Interview avec Ursula Meier et Léa Seydoux
Nous avons pu poser quelques questions à la réalisatrice du film ainsi qu'à son actrice principale lors de la dernière Berlinale, où le film s'est vu honoré d'un Ours d'Argent. Rencontre.
Le point de départ, c'est Kacey?
Ursula Meier: Oui, c'est vrai. C'était l'acteur de Home, et ç'a été mon point de départ. Après j'ai eu d'autres idées et les choses se sont très vite goupillées. Sur mon précédent film on avait fait tout un travail ensemble, pas forcément sur le scénario. J'ai vu énormément d'enfants, mais j'ai eu un énorme coup de foudre pour lui. Par contre, quand il y avait un dialogue, il les récitait, comme un enfant peut le faire souvent. Et ce qui est terrible avec un enfant c'est qu'une fois qu'il a la musicalité de la phrase, c'est impossible de le faire dérailler et de l'amener vers quelque chose de plus ''naturaliste''. J'ai donc fait un énorme travail qui n'a rien à voir avec le film, d'essayer de lui donner des clefs et de lui faire comprendre au fond ce que c'est de jouer. Il a mis beaucoup de temps mais à un moment, peu de temps avant le tournage, il a eu un déclic: je pouvais lui donner n'importe quelle phrase et il était juste. Et ça c'était juste génial. Je ne me suis pas focalisée sur le scénario du tout, j'ai fait le pari, c'est arrivé juste avant le tournage. Puis j'ai eu le désir d'aller plus loin avec lui, j'ai vraiment écrit pour lui et là et j'ai travaillé avec lui comme avec un comédien professionnel. J'ai retrouvé en très peu de temps tout le travail qu'on avait fait sur le premier film. Ca m'a rassuré et je me suis dit qu'on pouvait aller plus loin. On a fait un travail sur le scénario, de prendre l'enjeu de chaque scène, ce qui ce joue entre les personnages, son rapport à Louis et à l'argent. On a énormément travaillé, un travail très physique, sur toute la gestuelle. Comment il vole les skis, comment il les attache, comment il se déshabille. Par exemple, la première scène dans les toilettes a été l'une de plus dures parce qu'il fallait être très précis, et il avait du mal à faire les choses précisément, c'était un peu fouillis. Je lui donnais le tempo, je comptais; on dirait pas mais c'était le plus dur – pas de se battre, mais la gestuelle très précise. La façon dont il compte l'argent, son regard. C'était passionnant. Il a fait un stage dans un magasin de ski pour apprendre à farter, il s'est donné à fond. Comme un acteur américain pour s'imprégner d'un monde. C'était super.
Etait-ce un challenge de jouer avec un enfant?
Léa Seydoux: Oui, c'était pas toujours facile. Quand on est enfant on se rend pas vraiment compte de la réalité; on voit pas ça comme un travail. Pour lui c'était difficile parce que le rôle l'est, et il a vraiment travaillé très dur. La scène par exemple où on se hurle dessus, c'était difficile. Pour moi aussi, car je devais lui crier dessus « va t'en! » et je crois qu'il était vraiment terrifié. Kacey a une forte personnalité. De temps en temps, il avait besoin de se rebeller. C'est dur – même pour un adulte – quand on est acteur et qu'on nous dit « fais ci, fais ça! », parfois on se sent comme un objet. Mais pour moi c'est un choix de vie, c'est plus concret.
Comment travaille Ursula, parle-t-elle beaucoup?
LS: Oui, elle parle beaucoup (rires). Avant le tournage, quand on répétait pour le film... tout était très pensé. Elle est très... Elle sait où elle va, ce qu'elle veut faire. On a beaucoup parlé de l'aspect psychologique des personnages. Sur le tournage, c'était très instinctif, jouer avec le corps; très charnel.
Vous montrez une Suisse sans repère qui, finalement, pourrait se situer n'importe où...
UM: Effectivement, on peut transposer le film partout. Mais en même temps, j'aimais bien que ce soit en Suisse par rapport à la Suisse d'aujourd'hui et à l'image qu'on s'en fait, avec son franc fort (rires), cette petite île au milieu de l'Europe. Et aussi au cinéma suisse, qui aujourd'hui est très calibrée ''Heimat'' films. Il y a une espèce de retour aux valeurs sûres de la Suisse qui me font très, très peur. C'est un peu provoquant mais j'avais envie d'inscrire le film en Suisse, même si après ça reste un film beaucoup plus universel.
L'image de la Suisse que l'on voit dans le film est assez inhabituelle; est-ce une image que vous vouliez cassé pour vous éloigner des clichés?
UM: Oui... oui, je pense (rires). Je sais pas si les Suisses vont être très contents. Mais en même temps c'est vraiment une réalité, la Suisse se barricade, s'enferme, et tout à coup l'eau commence à rentrer dans ce territoire. Aussi ça m'intéressait par rapport à un cinéma qui m'a énormément nourri. Au fond je me sens bien plus proche de Tanner, de Goretta ou de Soutter que de... que de ce qu'il se fait aujourd'hui. Et je crois aussi que c'est une façon de leur rendre hommage.
Est-ce que l'on peut parler de monétisation humaine?
UM: Oui bien sûr. C'est drôle, mais un des films qui m'a donné envie de faire du cinéma c'est L'Argent de Robert Bresson – et j'y avais pas pensé (rires). Pour ça, mon film est contemporain, parle du monde d'aujourd'hui, de l'argent et de ce garçon qui pense qu'on peut absolument tout acheter: l'amour d'une mère, un statut social, tout s'achète et tout se vend. Et même d'acheter un moment de famille, de payer cette femme dans le restaurant. Il a goûté à un moment familial et il pense qu'il faut payer pour ça. Il s'achète l'illusion d'une autre vie. Et ça c'était vraiment important pour moi, c'est à partir de là qu'on décolle du film purement social – enfin, je l'espère – parce qu'il y a un imaginaire. Pour moi le cinéma c'est l'imaginaire. Et avec cet argent, il s'achète un imaginaire.
Votre film est un film suisse mais c'est une co-production. Etait-ce plus facile de le faire de cette manière?
UM: Aujourd'hui en Suisse... Si je n'avais fait ça qu'en Suisse cela aurait vraiment été un très, très petit budget. Si je n'avais pas eu le choix, peut-être. La Suisse est obligée de co-produire, comme la Belgique. On a tourné en Suisse et c'est vrai qu'en plus c'est très cher; tourner en station, en plein hiver. Cela a absorbé une grosse partie du budget. Il aurait été vraiment rude de faire un film 100% suisse.
Interview réalisée par Loïc Valceschini pour le Daily Movies.
L'enfant d'en haut en compétition au Festival de Berlin!
L'avis de la commission des âges
De manière radicale et convaincante, ce film traite de la misère affective, économique et sociale d’un enfant et d’une jeune adulte immature. Le vol devient donc le moyen pour ces deux personnages de couvrir tant bien que mal leurs besoins les plus élémentaires, ce qui est certes répréhensible mais peut s’expliquer par l’urgence et la nécessité. Mais au-delà du comportement des deux personnages principaux, c’est bien la responsabilité sociale qui est en jeux. On achète à bas prix les objets volés sans s’inquiéter de leur provenance ; lorsque l’enfant est découvert en train de voler on le renvoie simplement en plaine dans une benne à ordures, non par bonté d’âme ou compréhension envers lui mais pour s’éviter des ennuis ; les riches touristes volés (à une exception près) ne semblent pas réagir, ce qui amplifie le sentiment de banalisation du vol. Ce film met en exergue le drame de la solitude et du désœuvrement : les deux jeunes gens vivent seuls, sans cadre et sans communauté sociale pour s’en préoccuper ou s’en occuper. Qu’en est-il des parents, des services sociaux, de l’école, des voisins ? Comment paient-ils leur loyer puisque manifestement leurs maigres ressources ne le permettent pas ? Ces éléments ne sont pas présentés de manière à focaliser d’autant plus les propos sur la question de la lutte pour la survie. Il faut bien sûr mentionner quelques scènes de violences, les relations souvent lourdes et tendues (pour illustrer la dépendance, même un câlin se monnaye) et l’évidente exemplarité négative des personnages. Mais comment pourrait-il en être autrement dans un monde où l’écart se creuse entre riches et pauvres, où les laissés pour compte en sont réduits à ne pas exister aux yeux de la société ?
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